Jeudi 14 février 4 14 /02 /Fév 17:07
EXPERIENCE et EXPERIMENTATION


Une science est réputée exacte en raison de son caractère expérimental : ainsi, on mettra en question le caractère de science exacte de l’économie pour diverses raisons, mais la raison principale est la difficulté à trouver, dans la complexité des faits économiques les éléments d’une vérification expérimentale : on ne peut construire un modèle expérimental ad hoc d’une crise, ni surtout l’isoler des nombreux facteurs politiques, locaux, etc…Quand Milton Friedmann conteste l’interprétation keynésienne de la crise de 29, celle-ci a eu lieu, on ne peut la reproduire in vitro, pour départager les deux interprétations par une expérience cruciale.
Exact et expérimental sont donc fortement liés dans la conception moderne de la science.
Pourtant (voir cours) cette relation ne va pas de soi ; car l’exact est, dans la pensée antique, le qualificatif qui convient aux seules mathématiques, qui se déploient sans référence à une expérience. Il faut en fait comprendre que ce qu’on doit nommer au sens strict l’expérimentation n’a plus grand chose à voir avec ce qu’on appelle de façon générale l’expérience.

L’expérience, au sens premier, qui est aussi le sens courant, c’est un certain savoir issu de la fréquentation prolongée de quelque chose : on parle d’un cavalier ou d’un médecin expérimenté. Le propre d’un savoir d’expérience (ou empirique, de ejmpeiriva, empeïria, qui signifie l’expérience, le fait d’être aux prises avec une réalité, de s’y trouver directement affronté) est de ne pas avoir besoin de s’expliciter en principes généraux ; il reste particulier, il consiste dans l’irremplaçable capacité, acquise progressivement, de savoir comment, en pratique, « s’y prendre ». Ainsi un diplômé de la faculté de médecine sait en général ce qu’est la description clinique d’une maladie, il ne sait pas forcément s’y prendre bien, et reconnaître, dans le tableau clinique d’un patient particulier, la maladie, ni comment l’aborder. L’expérience compte.

Aristote oppose très nettement les domaines où il y a science (où il y a démonstration possible à partir de principes, de façon universelle et nécessaire) et ceux où il n’y a que l’expérience, en particulier les domaines de l’action politique et militaire.

On voit donc que quand Galilée fait rouler ses bille sur ses plans inclinés, le mot d’expérience ne convient guère, si on l’entend dans son sens initial. En fait Galilée est le premier à procéder véritablement à une expérimentation.
On a vu (cours) que la construction effective de ces fameux plans inclinés était le moyen par lequel Galilée vérifiait et affinait une conception cohérente, une théorie du mouvement. Cette construction est donc précédée par une élaboration réfléchie, intellectuelle : idéalement l’expérimentation doit venir confirmer ce que la pensée a élaboré.
Il y a donc expérimentation quand le phénomène observé l’est dans des conditions contrôlées, voire, le plus souvent, provoquées ; quand l’ensemble des facteurs qui interviennent dans le phénomène peuvent être distingués, comme autant de variables et de paramètres, donc de données non équivoques (sous forme de mesures le plus généralement).
Par là le savant moderne est un essayeur (il saggiatore, c’est le titre d’un livre de Galilée) : il élabore artificiellement le cadre où peut être lu le phénomène qu’il a conjecturé. Cela va des plans inclinés aux gigantesques cyclotrons (accélérateurs de particules) construits par des équipes de centaines de savants et de techniciens, et qui sont au centre de la recherche atomique moderne. Pascal, dans ses « expériences touchant le vide » montre de façon très claire l’esprit de l’expérimentation : il décrit très précisément le matériel et les conditions utilisées pour établir le fait (l’existence du vide), de façon telle que ce protocole  (comme on dit actuellement) peut être reproduit à l’envi.
Dans sa forme galiléenne, l’expérimentation permet, de façon cruciale, de vérifier ou d’infirmer la théorie. Elle est entièrement comprise dans le cadre d’une élaboration conceptuelle, et n’a rien à voir avec la simple appréhension empirique (avec la diversité des expériences vraisemblables que Descartes, entendant le mot d’expérience au sens ordinaire, oppose à la certitude des constructions déductives).
Mais tout n’est pas toujours aussi clair et ordonné intellectuellement dans la pratique scientifique. Il arrive en effet souvent qu’un fait inattendu surgisse et remette en cause, à condition de savoir l’apercevoir et l’interpréter, une théorie régnante. Cette situation est celle que décrit typiquement C. Bernard dans son Introduction à la médecine expérimentale, et qui le conduit à accorder la prééminence, dans les sciences naturelles, à l’observation du fait expérimental, et à n’accorder à la théorie que la valeur relative d’une hypothèse.
On peut dire en ce sens que l’expérience scientifique peut être de deux ordres : soit le fait est à la limite déjà connu, parce que prévu théoriquement et il s’agit seulement de le vérifier (Galilée dans un cadre expérimental ; c’est l’expérimentation au sens strict. Soit un phénomène inattendu, surprenant, est découvert, qui conduit à mettre le chercheur sur de nouvelles pistes (Bernard) ; dans ce dernier cas, on parlera plutôt d’une observation. Il arrive qu’une observation étrange ne rencontre aucun cadre théorique permettant de la lire, pendant des années (voir ex. donné dans ma note sur le fait scientifique : l’expérience d’Avery sur les pneumocoques).
Mais l’observation surprenante, quand elle donne lieu à une hypothèse, conduit nécessairement à une expérimentation au sens propre: à un montage où le fait à observer est produit dans des conditions contrôlées, de façon à infirmer ou vérifier la conjecture théorique portant sur lui. C’est en dernier lieu l’expérimentation maîtrisée du phénomène qui constitue son appréhension pleine et entière comme objet de science.

Petit exercice de réflexion pour finir : la théorie de Darwin est-elle expérimentale?
Au premier abord, elle ne peut l’être : l’Origine des espèces ne comprend aucune description d’une expérimentation cruciale. Il ne peut en être autrement, puisque le phénomène supposé par la théorie (la sélection naturelle) suppose l’observation de petites variations sur de très nombreuses générations et des populations importantes.
Néanmoins, Darwin s’appuie sur des faits (observations zoologiques, fossiles), et considère que sa théorie permet de rendre compte de la façon la plus simple et cohérente de cet ensemble de faits. Mais il va plus loin : il est frappant, quand on lit les premiers chapitres de l’Origine des espèces, de voir que Darwin se réfère, pour poser les bases de sa théorie, à la pratique (artificielle) des éleveurs et des horticulteurs, qui créent des variétés nouvelles (de roses, de chevaux, etc…) en sélectionnant les lignées présentant certains caractères. On peut dire que la référence à cette pratique constitue en un sens le substitut de l’expérimentation à laquelle Darwin ne peut procéder « grandeur nature ». Un phénomène contrôlé artificiellement permet d’isoler et de « lire » le phénomène naturel, en un sens comme chez Galilée.
Il n’empêche que, tant qu’une expérimentation au sens propre ne pouvait être menée qui confirmât  la théorie darwinienne, celle-ci restait l’objet de fortes contestations. Il a fallu la possibilité de mener, dans un cadre expérimental contrôlé, avec l’aide de l’outil statistique, des vérifications expérimentales ingénieuses sur des cultures de bactéries (dont la vitesse de reproduction est très grande) pour que la base de la théorie darwinienne dans sa forme « standard » (reconnaissance de mutations génétiques hasardeuses ; sélection des mutations favorables sous la pression du milieu, au cours des générations) apparaisse incontestable. Voir le récit de la très belle expérience de Salvador LURIA menée dans les années 40, relatée par C. Morange (Histoire de la biologie moléculaire éd. de la Découverte)
Par Guillaumebadoual - Publié dans : Cours prépa EC
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